La CAN à 24 en 2019

La CAN à 24 en 2019 : Au-delà de la polémique Ahmad-Cameroun, les défis du football africain

Lors d’une visite au Burkina Faso M. Ahmad, le président récemment élu de la CAF, déclarait que le Cameroun ne serait pas prêt à organiser une CAN même à quatre équipes en 2019. Le caractère quelque offensant de déclaration a peut-être contribué  à faire réagir le Cameroun piqué  dans son orgueil national. Mais au-delà de la polémique, l’une des questions à se poser est quelle est la véritable intention de la nouvelle équipe de la CAF avec une CAN à  24 équipes? Une interview de M. Ahmad Ahmad et de M.. Constant Omari[i] respectivement à Jeune Afrique et à Radio France Internationale [ii] apportent quelques explications à la décision.  Les lignes qui suivent sont une analyse de la  décision de la CAF de passer à une CAN à  24 lorsque l’on sait que de nombreux pays éprouvent des difficultés organiser la CAN même à 16.

L’histoire récente de la CAN a été révélatrice des défis que représente l’organisation des évènements d’une certaine envergure sur le continent africain. Sans opposer le football et le sport en général à  la priorité de faire face aux besoins primaires des populations, force est de reconnaitre que les exigences de la compétition sportive d’une certaine envergure nécessitent des investissements en infrastructures au-delà des stades et salles de compétitions. Conscient de ces exigences et des déficiences qui ont souvent existé lors de la CAN, le président de la CAN M. Ahmad déclara à Jeune Africque :

« Je serai intransigeant avec le Cameroun comme je le serai avec la Côte d’Ivoire et la Guinée pour les CAN de 2021 et de 2023. On ne peut plus se permettre d’organiser des Coupes d’Afrique là où les terrains sont en mauvais état, où les services médicaux sont insuffisants, où les hôtels ne correspondent pas au standing »[iii]

Les exigences affichées de M. Ahmad sont légitimes et louables mais sont confrontée à la faible capacité des d’une majorité des pays africains à organiser des compétitions majeures. Les stades sont la condition sine qua non pour l’organisation d’une compétition de football à 16 équipes et plus. La carte des stades en Afrique, leur capacité sans parler des conditions des pelouses et des équipements et installations auxiliaires indiquent que peu de pays au sud du Sahara en dehors de l’Afrique du Sud et dans une certaine mesure le Nigeria ont  la capacité d’organiser la CAN sans construction de nouveaux stades et de rénovation des  stades existants. L’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud exclues, la grande majorité des autres pays peut être placée parmi les moins bien lotis de la planète en matière d’infrastructures de  football. Les données  fournies par le site web World Stadium[iv] illustrent les limites en nombre des stades africains de 10.000 places ou plus. De nombreux pays d’Afrique de l’Ouest en l’occurrence n’ont pas plus de 2 à 3 stades de plus de 10.000 places. Parmi les pays qui ont plus de 6 stades de 10.000 places un inventaire qualitatif  est nécessaire pour apprécier non seulement la praticabilité et la qualité des aires de jeux et l’état général des installations pouvant en faire des stades suffisamment équipés  et sécurisés  pour accueillir des compétitions internationales officielles. La publication World Stadium index[v] dans son analyse du Ghana et de l’Angola, deux pays qui ont accueilli des CAN respectivement en 2008 et 2010 indique que les deux pays ont dû rénover et construire des stades pour avoir les quatre stades nécessaires pour accueillir  une CAN à 16. Abriter une CAN pour la majorité des pays Africains surtout pour ceux au Sud du Sahara en dehors de l’Afrique du Sud nécessiterait des investissements substantiels pour construire des stades répondant   au  standard des compétitions internationales.

Au-delà des stades des défis relevant du développement des nations hôte restent certainement les plus complexes à relever. En effet, même si les compétitions africaines n’entrainent pas le déplacement de milliers de spectateurs d’autres pays africains, les minima  nécessaires pour la compétition  en matière d’hôtellerie, des télécommunications et  des transports aérien et routier posent de véritables défis au pays hôte.

Dans la plupart  des pays africains, les déséquilibres territoriaux en équipements et infrastructures de toutes  sortes demeurent  criards. Les stades, les écoles, les hôpitaux, les administrations, et autres infrastructures sont souvent concentrés dans la capitale et au plus  dans une seconde ville. Les déséquilibres territoriaux entre la capitale et au plus un second centre urbain et le reste du pays sont substantiels. Les hôtels d’un certain standing, les grands axes comme  des  boulevards et des  voies pavées, l’accès fiable à  Internet et autres infrastructures de communication, et les transports en communs quand ils existent sont souvent concentrés dans la capitale politique et/ou la ville centre économique. Vouloir donc accueillir une compétition à l’échelle nationale est donc souvent une mise à niveau infrastructurelle des autres villes qui devront accueillir la compétition. Non seulement la magnitude des investissements nécessaires mais aussi les délais vont potentiellement compromettre la qualité des sites autres que la capitale. Ces investissements, surtout ceux en l’hôtellerie et dans beaucoup de cas les stades, nécessaires pour la compétition ne seront plus utilisés à la hauteur de leur standing au-delà du tournoi. Ceci est d’autant plus probable que peu de clubs en dehors de la capitale ont le standing et les moyens nécessaires pour exploiter des infrastructures conçues pour une compétition internationale et  hélas souvent surdimensionnées pour le club local.  De plus, et de manière plus générale, en Afrique plus qu’ailleurs, l’impact économique des évènements sportifs est loin d’être démontré.  La plupart  des pays africains où les fédérations sont souvent sans moyens, l’investissement privé insignifiant et les contributions gouvernementales minimales et irrégulières  à part l’équipe nationale de football, le sport national n’a pas encore démontré une viabilité économique.

Contrairement à l’hôtellerie et les stades dont les investissements courent un risque élevé de devenir des éléphants blancs, des investissements nécessaires en télécommunications auront une portée bien au-delà de l’évènement. En fait la grande majorité des pays africains, malgré leurs progrès, continuent d’avoir des capacités Internet limitées et onéreuses. Lorsque l’approvisionnement en électricité ne s’y ajoute  pas, les infrastructures Internet et la faiblesse des bandes passantes pour transférer les  données demeurent précaires. Les journalistes sportifs sont souvent les premiers à en faire les frais[vi] dans les stades et les hôtels. Bandes passantes insuffisantes ou lentes, coupures électriques ou de serveurs, sont courantes pour ces utilisateurs demandeurs de ressources fiables.

De manière générale les investissements en infrastructures non sportives pour abriter de la CAN ont souvent été l’obstacle le plus difficile à surmonter. Ils relèvent de planifications multi-secteurs qui devraient faire partie d’une prospective établie par les gouvernements des pays hôtes. La CAN ne serait donc qu’un catalyseur et accélérateur de plans initialement pensés. Ceci est souvent loin d’être l’approche des pays hôtes.

Dans le contexte des défis discutés ci-dessus, la question est de savoir quel est le rationnel de la décision de la CAF pour une CAN à  24 équipes et la décision de ne laisser que deux ans au prochain hôte, le Cameroun, pour revoir ses plans et étendre sa capacité d’accueil d’une CAN à  16 à  une CAN à 24 ? La CAF exprime des ambitions pour le football africain mais aussi le désir de plus d’équité dans l’attribution de la CAN et aussi un plus grand souci de l’intérêt des joueurs. En effet dans l’interview à Radio France Internationale, M. Constant Omari déclare

« Nous avons décidé de mettre les joueurs au centre de la CAN avec de bonnes conditions de stades, d’hôtels, de santé. Il faut que les choses changent. Nous avons des ambitions. Nous devons donner la chance aux pays émergents du football. La nouvelle gouvernance a été élue sur la base d’un programme [vii]»

Les déclarations de M. Omari sont légitimes. Mais il est difficile de faire le lien entre plus d’équipes, plus d’investissement pour le pays hôte et la mise au centre des intérêts de joueurs et l’opportunité pour d’autres pays des régions pas en mesure  d’abriter la CAN.  Un cahier de charges plus lourd avec un besoin d’infrastructures en hausse aura peut-être l’avantage de réduire le pool de potentiels candidats capables d’abriter la CAN mais certainement pas de l’augmenter dans le contexte africain. Les désistements de pays désignés pour abriter des championnats continentaux ne sont pas rares. Les pays africains en mesure d’accueillir une compétition africaine dans des conditions optimales ne sont pas légion. Les chutes des prix  des matières premières et surtout ceux du pétrole ont contribué à réduire un peu plus la liste où les pays pétroliers comme l’Angola, le Congo Brazzaville et le Nigeria sont de moins en moins enclins à engager les ressources nationales dans l’organisation de compétitions africaines qui n’ont aucune profitabilité économique.

Face aux limites connues des pays africains la nouvelle équipe CAF affiche ses ambitions qui sont celle d’une organisation sans complaisance de la CAN et d’un relèvement du niveau du football africain mais aussi d’une compétitivité accru des équipes du continent africain. M. Omari explique :

…. Nous avons des ambitions. Aujourd’hui si au niveau de la Coupe du Monde on prévoit de passer de 32 à 48 équipes, ça signifie que nous devons nous préparer  en conséquence. Aujourd’hui en Afrique la dernière CAN nous a démontré qu’il y a de nouveaux pays émergents  du football, mais qui n’ont pas eu la chance  tout simplement. Quand  je prends l’Afrique de l’Est qui n’avait pas  la possibilité de qualifier un pays. Aujourd’hui quand je vois l’Afrique Australe, quand je vois le Zimbabwe, le Malawi, et le Botswana ce sont de jeunes nations. Nous avons décidé de passer à 24 nations. Si 24 nations sur 54 peuvent participer à une phase finale, cela  permettra de tirer vers le haut….. Nous avons décidé de relever le niveau qualitatif de nos compétitions…… et même quantitatif  en mettant en exergue nos joueurs.[viii] »

Les arguments de M. Omari sur la décision de passer à un tournoi final à 24 équipes à partir de 2019 alors que la candidature pour l’organisation des CAN de 2019 et 2021 avait été  établie sur la base  d’un tournoi à  16 n’a pas apaisé la polémique. Il est prêté à la nouvelle équipe dirigeante de la CAF l’intention de  mettre le Cameroun en difficulté pour 2019 et par conséquent lui retirer l’organisation de la compétition en 2019. La compétition serait donc attribuée à un pays prêt pour organiser  un tournoi à  24 équipes qui serait le Maroc.

Sans entrer dans la polémique entre la CAF et le Cameroun, force est de reconnaitre que la CAF fait preuve d’une myopie historique qui ne tient que peu compte des difficultés financières, structurelles et politiques qui ont souvent caractérisé  l’organisation de la CAN en Afrique. Un tournoi avec plus d’équipes dans des délais inchangés n’est certainement pas  le moyen le plus judicieux pour pousser le Cameroun à être meilleur organisateur qu’il ne l’aurait été  avec moins d’équipes.

Au-delà des problèmes de procédures avec le Cameroun, l’argument de préparer l’Afrique aux phases finales de la coupe du monde à 48 en 2026 avec plus de participants à la CAN est un argument défendable. En effet l’expérience institutionnelle que peut représenter la participation des équipes nationales à de grands tournois est importante. La planification et gestion d’un tournoi par le management des équipes nationales est une expérience qui s’acquiert seulement par la participation. Mais les gains possibles en expérience de gestion sont-ils valides sur le terrain et  en tenant compte du   niveau général des équipes ? Les pays cités par M. Omari sont des exemples difficiles à valider. En effet, le Botswana, le Malawi, le Zimbabwe, l’Ouganda, et la Tanzanie sont autant de pays qui ont participé à la CAN une fois au moins. Cela ne semble pas s’être traduit par une amélioration consistante  de leur compétitivité continentale. Même avec un grain de validité, la corrélation participation à la CAN et une hausse du niveau du football d’un pays est très faible.

Par contre le souci de la CAF de rehausser le niveau général du football en Afrique est légitime et j’espère s’accompagnera de mesures plus substantielles que plus d’équipes à  la CAN. Les qualités des infrastructures, l’absence chronique de cadres formateurs à  tous les niveaux de l’évolution des jeunes joueurs, l’absence de formation  de gestionnaires et visionnaires dans les fédérations et clubs, la limite des moyens financiers disponibles et l’orientation à l’exportation des talents de la formation et des administrateurs sont parmi les défis à surmonter pour une véritable montée  en puissance du football africain. La CAF peut certainement apprécier l’attention et le respect acquis en dehors du  continent par la CAN et sa pléthore  de joueurs expatriés. Mais cette attention qui a permis à la CAF de  signer des contrats Télévision et Media relativement lucratifs peut-elle être un facteur d’appréciation du développement du football africain ? Certes il y a des progrès importants accomplis dans la qualité moyenne du football africain surtout à la CAN. Mais comme les économies de rente en place en Afrique, exporter le talent à 18 ans et le faire revenir une fois formé par les clubs Européens pour jouer la CAN et utiliser la compétition comme baromètre du développement du football africain ? Dans une mesure oui parce que  de nombreux joueurs ont commencé  leur classe  de footballeur en Afrique. Mais au-delà de  ces carrières Européennes  et de ces succès, le football africain demeure dans un état économique et structurel difficile. Le rapport de l’association des joueurs professionnels sur l’état des joueurs dans le monde[ix] montre le chemin que le football africain a  à  parcourir pour atteindre son rêve de professionnalisation et surtout pour être un secteur de valeur pour les jeunes qui y font carrière.

Au-delà de la polémique Ahmad-Cameroun, il est besoin de regarder la situation du football africain. Le débat sur la décision de passer à une CAN à  24 dans des délais très courts continuera pendant un moment d’être défendu par la CAF avec des arguments et des justifications qui sont appréciés  ou rejetés. Mais au-delà du débat ponctuel sur la préparation ou non du Cameroun et de ses implications personnelles et politiques, les questions de gestion et le développement du football africain de même que ses limites et défis bénéficierait plutôt d’analyses et des solutions systémiques.

Gerard A. Akindes

[i] Constant Omari est le vice-président de la Confédération africaine de football (CAF)

[ii] M.. Constant Omari était l’invité de Radio Foot Internationale une émission Radio France Internationale  le jeudi 10 août

[iii] CAN 2019 Le Cameroun hors-jeu? Jeun Afrique du 13 AU 26 août 2017, pp. 10–14 ; par Dougueli, G.,.

[iv][iv] http://www.worldstadiums.com/africa/maps/africa.shtml

[v] https://dspace.mah.se/bitstream/handle/2043/21205/world_stadium_index_final.pdf?sequence=2 Alm, J., Tofft-Jørgensen, L., Brandt, H., & Bang, S. (2012). World Stadium Index: stadiums built for major events: bright future or future burden?.

[vi] Le Journaliste Sportif Face aux Défis de l’Afrique http://gerard.aaakindes.org/fr/category/articles-fr/

[vii] Constant Omari: «la CAF n’a jamais voulu retirer la CAN 2019 au Cameroun» http://afriquefoot.rfi.fr/20170810-constant-omari-caf-jamais-voulu-retirer-can-cameroun

[viii] . M. Constant Omari était l’invité de Radio Foot Internationale une émission Radio France Internationale  le jeudi 10 août

[ix] https://footballmap.fifpro.org/assets/2016_FIFPRO_GLOBAL_EMPLOYMENT_REPORT.pdf

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