La CAN tous les quatre ans, pour qui ?

Énorme bombe, la CAN passe tous les 4 ans ! (officiel)La CAN 2025 a démarré avec tout l’enthousiasme que l’on lui connaît. Le Maroc, après la Côte d’Ivoire, offre une nouvelle fois une allure de respectabilité et de qualité à l’événement le plus populaire et le plus mondialisé du sport africain. Toute l’Afrique peut en être fière, car la CAN demeure, après des décennies, l’une des rares fenêtres ensoleillées de l’image du continent, en contraste avec l’imagerie misérabiliste construite et entretenue pendant des siècles par les puissances coloniales, puis relayée par le sensationnalisme et l’orientalisme des grands médias mondialisés.

Qu’on aime le football ou pas, la CAN reste un moment particulier pour les Africains, sur le continent comme dans la diaspora, qui vivent des moments forts identitaires à travers les équipes de leur pays d’origine. Au-delà de la compétition et des matchs, la CAN au Maroc m’inspire quelques réflexions.

La CAN tous les 4 ans

Pour la CAF (et les clubs européens)

Une partie du désir des clubs européens, nourri autant par des intérêts financiers que par des intérêts sportifs, est en passe de se réaliser. Certains n’auront plus à voir leurs joueurs africains partir tous les deux ans, en pleine saison, pour quelques semaines, tous les quatre ans paraissent plus acceptables. Mais tant que les dates de janvier et de février seront maintenues, les lamentations auront simplement lieu tous les quatre ans au lieu de tous les deux ans. La satisfaction ne sera réelle que lorsque la CAN s’alignera pleinement sur la trêve des championnats européens. Les tentatives en ce sens n’ont, jusqu’ici, pas abouti.

Tant que les rapports de force médiatiques et financiers restent largement déséquilibrés, et ce, après plus de 68 ans d’existence de la CAN et de la CAF, en faveur de la FIFA et des clubs européens les plus puissants, la prochaine étape logique sera de programmer la CAN pendant l’été de l’hémisphère Nord. On pourrait alors se retrouver avec un calendrier se présentant ainsi :

  • Année 0 : Coupe du monde hommes de la FIFA
  • Année 1 : Coupe du monde femmes de la FIFA
  • Année 2 : Euro – CAN
  • Année 3 : Coupe du monde des clubs de la FIFA
  • Année 4 : Coupe du monde hommes de la FIFA

La CAN rentrerait alors dans le calendrier FIFA–UEFA, cessant d’être un perturbateur des championnats européens. La question devient dès lors celle des répercussions d’une CAN tous les quatre ans sur le football africain et sur l’ensemble de son écosystème.

Pour la CAF (logique économique)

La CAN est la vache à lait de la CAF. La jouer tous les quatre ans permet de miser sur la rareté afin de négocier des droits de télévision et de sponsoring plus élevés, et de sécuriser des revenus suffisants pour éviter de mettre en péril la viabilité financière de l’institution. La croissance constatée des revenus médias de la CAN suggère un risque limité et un pari gagnant pour la CAF, dans la mesure où la valeur de la compétition ne cesse d’augmenter.

La création d’une Ligue des nations annuelle vise à atténuer ce risque et, potentiellement, à accroître les recettes grâce à une compétition qui, comme la CAN, doit mobiliser l’attention patriotique des Africains et de leurs diasporas. Calquée sur le modèle de l’UEFA et articulée aux fenêtres internationales de la FIFA, cette Ligue des nations aurait un impact moindre sur les clubs employeurs de footballeurs africains en Europe et permettrait au public africain de voir plus souvent ses équipes nationales jouer à domicile.

Le véritable défi sera toutefois de construire la popularité d’une nouvelle compétition, des sélections nationales. La question demeure quant à l’accueil des publics africains, des diasporas et d’autres audiences qui valorisent aujourd’hui la CAN. Suivront-ils, avec la même ferveur, un rendez-vous annuel sans histoire ?

Pour les supporteurs africains et le football continental

Depuis l’ère de la télévision satellitaire, la CAF a su tirer parti de la popularité de la CAN pour générer des revenus substantiels, dans un contexte où les droits de diffusion des événements sportifs demeurent globalement faibles en Afrique. Une combinaison de facteurs a permis une hausse significative de son audience mondiale :

  • Une amélioration continue de l’organisation et des infrastructures
  • Une compétitivité plus étendue, soutenue par l’afflux de binationaux, notamment dans les nations dites « petites »
  • L’intérêt accru des diasporas, qui accèdent plus facilement à la compétition grâce aux diffuseurs transnationaux et au streaming
  • La visibilité systématique des footballeurs africains dans les ligues et clubs les plus médiatisés au monde

Le passage à une CAN tous les quatre ans ne devrait, en soi, pas modifier profondément ces facteurs. Cependant, certains éléments constitutifs de la spécificité de la CAN, en tant qu’événement africain, méritent une attention dépassant la seule dimension financière.

Le journaliste Gérard Dreyfus écrivait que « la CAN, c’est la respiration du continent, son rendez-vous majeur, son espace d’expression, son moment de fierté ». De fait, comme rappelé en introduction, la CAN représente pour les Africains bien plus qu’une simple compétition sportive. C’est un moment identitaire des nations et du panafricanisme, qui génère joie, reconnaissance et connexion nationale, communautaire et diasporique. Tous les deux ans, ce lien est activé et nourri de multiples manières, dans les imaginaires, l’identité et une fierté singulière pour cette « Afrique globale ». On attend ce moment magique avec impatience. Quatre ans d’attente paraîtront longs. Gardera‑t‑on le même niveau d’intérêt et d’enthousiasme ? Pour les passionnés de football, sans doute, mais qu’en sera‑t‑il des publics plus occasionnels, attachés à ce que la CAN représente au‑delà du jeu lui‑même ?

Entre calendrier global et ancrage local

L’argument d’une insertion harmonieuse dans le calendrier global du football et l’adaptation à une logique commerciale de plus en plus détachée des dimensions intangibles du football africain et de son audience, illustre des défis profonds. Il pose aussi des questions philosophiques à une Afrique tiraillée entre le désir d’appartenir aux courants de la mondialisation hyper-commercialisée du football et la volonté de préserver son originalité ainsi que les intérêts des populations qui aiment ce sport, quels que soient leurs statuts sociaux et économiques.

Dans le système mondial du football-business, marqué par des rapports de force très asymétriques, la CAF est souvent entraînée dans l’hyper-commercialisation imposée par ceux qui en tirent le plus grand profit et sont principalement motivés par la maximisation des gains, même au détriment des fans les moins fortunés. Les intérêts des plus puissants et des plus riches finissent par prévaloir. L’ancien président de la CAF, Issa Hayatou, a longtemps tenté de résister à la pression pour se conformer aux exigences des acteurs dominants, notamment européens, ainsi que de la FIFA. Aurait-il pu continuer à résister avec une CAF et un football africain toujours plus dépendants, financièrement, de la FIFA et du football européen pour les revenus de transfert et la valorisation d’une part croissante de joueurs binationaux ?

Un engrenage systémique défavorable

Le football africain se trouve pris dans un engrenage systémique où, face à des moyens étatiques souvent dérisoires, la commercialisation apparaît comme une nécessité. Malheureusement, dans des contextes économiques peu favorables au financement du sport, avec un football local souvent dépourvu d’infrastructures adaptées, de ressources humaines qualifiées, confronté à l’érosion progressive des identités de clubs et à une gouvernance inadaptée, le modèle commercial importé et envié se révèle largement inepte au regard des défis économiques et de développement endogène.

Il devient indispensable d’adopter une approche plus systémique du football africain. L’analyser de manière isolée, en ignorant son contexte socio-économique, son histoire, ses cultures et la complexité des identités africaines, ne ferait qu’accentuer les effets des asymétries face à la puissance financière de la FIFA et des clubs européens. Cette déconnexion risque, en outre, d’isoler la partie la plus viable sur le plan commercial, la CAN, du reste de l’écosystème. La vitrine pourrait s’embellir, mais l’arrière-cour, le football de clubs et du quotidien, resterait longtemps en souffrance.

Une CAN tous les quatre ans rendra sans doute la vitrine du football africain plus lucrative et contribuera à la viabilité économique de la CAF. Mais pour l’Afrique, est-ce suffisant pour soutenir le développement du football, l’arrimer à l’identité collective et contribuer au bien-être des populations ?

Depuis 1957, l’Afrique cherche à être reconnue et appréciée à l’échelle mondiale. Pendant longtemps, la gouvernance du football africain a été structurée par un combat politique et par une ambition de développement endogène. Le paradigme a progressivement glissé vers le « tout commercial », tiré, comme ailleurs, par ceux qui disposent des plus grands moyens financiers et des meilleurs joueurs, et qui s’arrogent en retour la plus grosse part des revenus, des primes et de l’influence politique. L’engrenage systémique est désormais en place et peine à évoluer vers un modèle mieux adapté au continent, moins fondé sur le mimétisme des schémas glamour qui profitent à une minorité là où ils sont appliqués.

À partir de 2028, l’Afrique devrait attendre quatre ans pour célébrer pleinement son football, qui est l’occasion unique de vivre collectivement sa musique, ses chants, le « fashion show » de ses équipes, son humour et ce langage unique, à la fois haut en couleur et vibrant d’émotions, qui s’exprime avant, pendant et après les victoires comme les défaites.

Gerard Akindes
gakindes@gmail.com