Réflexions sur la rencontre entre le Président Patrice Talon et les acteurs du sport au Bénin

Auteurs: Simon A. Akindes et Gerard A. Akindes*

Les courtes réflexions que nous vous proposons ici émanent de la belle et riche rencontre le que le président Talon a organisée avec les acteurs du sport au Bénin. Cette rencontre a révélé les idées, ambitions et directions que le président et son équipe donnent/veulent donner au sport dans notre pays, surtout le football.

Nous intervenons ici parce que nous jugeons opportun de proposer nos avis. Tous les deux, avec des collègues, nous avons créé SportsAfrica Network, un réseau professionnel de chercheurs et acteurs du sport en Afrique, et nous en sommes à notre 15ème Conférence Annuelle sur le Sport en Afrique. Nous avons des réflexions à partager. Elles vous sont livrées en deux parties :

  • Formation/éducation et financement du sport et du professionnalisme
  • Infrastructures; et talents, performance et résultats.

A propos de la formation et de l’éducation

L’une des interventions les plus pertinentes fut celle du colonel Tévoedjre qui a déploré le fait que les clubs professionnels n’aient pas de petites catégories. Il a suggéré que l’on impose à tous les clubs les petites catégories. Le président en a reconnu l’importance, mais refuse qu’on l’impose. La fédération devrait l’exiger, sinon, tout simplement, elle ne se fera pas. Une telle institutionnalisation pourrait être graduelle, avec des mesures techniques d’accompagnement, de motivations et de sanctions si nécessaire. C’est un pas vital de la structure d’un club professionnel avec des implications sportives, sociales, et financières.

Le Bénin devrait insister et faire le nécessaire pour mettre en place des structures durables pour la formation de personnel de niveau débutant et moyen dans tous les secteurs liés aux disciplines choisies: entraîneurs, personnel médical, physio, gestion des stades, psychologues, agents commerciaux, arbitres, lobbyistes, mobilisateurs de fonds, etc. Ces formations constitueront la fondation et l’ossature du sport.

Il ne s’agira pas de n’importe quelle formation, mais d’une qui apprend à réfléchir, à poser des questions, à chercher des solutions et alternatives, et à oser.

A propos du financement du sport et du professionnalisme

En dépit d’une substantielle augmentation des dotations financières de l’état, les clubs de football professionnels non soutenus par des entreprises d’état ou privées ont des difficultés comme l’a expliqué le président du football club d’Adjohoun.

Nous pensons que la TDS devrait augmenter et aller à 1% et le prélèvement de mini-contributions pourrait être systématisé dans d’autres secteurs. Les revenus devraient être partagés équitablement pour avoir un football compétitif. Il s’agira aussi de faire participer davantage de citoyens à l’effort de mobilisation de ressources, même ceux de la diaspora, dans une grande transparence. Les contributions peuvent être aussi en nature. Le football et le sport en général auront besoin de jeunes hommes et femmes dynamiques, imaginatifs, et travailleurs, aux compétences multiples.

Le professionnalisme, tel qu’il est perçu et pratiqué en Europe dépend de revenus substantiels et réguliers que procure le système économique. Les subventions récurrentes de l’état, comme l’a souligné le président, ne sont pas viables à long terme, mais l’état et les municipalités doivent assurer un minimum en financement, des formations locales, de la main d’œuvre, et le développement de programmes de bénévolat par exemple, etc.

Pour financer l’opérationnel d’un club et octroyer des salaires convenables à ceux impliqués dans le football, d’autres formes de revenus — droits de télévision, billetterie, sponsors/mécènes (ils ne sponsoriseront pas du mauvais football et le président Talon a raison), donations, ventes de répliques de maillots, restauration les jours de matchs — seront nécessaires. Elles resteront faibles et peu viables dans notre environnement sportif et économique, mais il faut commencer. La faible popularité des clubs, le pouvoir d’achat moyen, le faible revenu marginal des populations, l’absence d’une culture du sport (très important et à créer par tous les moyens) avec de nombreux clubs sans base populaire, et l’indigence qualitative des compétitions sont autant de facteurs très limitants. La professionnalisation par la salarisation des sportifs et de l’encadrement technique est nécessaire, mais pas suffisante. Cela doit se faire en parallèle avec un renforcement organisationnel et structurel de la gouvernance, et des capacités humaines à tous les niveaux d’une pyramide de développement du sport conforme à la société béninoise.

Il faudra donc réfléchir à organiser de manière créative et originale un sport professionnel adapté, disons, à la béninoise ou à l’africaine. Par exemple, un footballeur qui a connu une carrière de 15 ans doit pouvoir subvenir à ses besoins après sa retraite. Comment cela est-il possible s’il n’a pas de métier car son salaire en activité ne suffira jamais pour lui assurer une pension convenable. Résoudre le problème de l’après carrière sans délai serait une avancée économique et sociale remarquable pour les acteurs du sport et les athlètes du Bénin. Des formations et métiers doivent être assurés, même dans les clubs professionnels.

Chercher à imiter ce qui se fait en Europe ou aux Etats-Unis se soldera par un échec, pas parce que nous n’avons pas les “moyens,” mais parce que nous n’étudions pas l’historique sportive, sociale, et économique de ces systèmes. Nous devons étudier les nôtres aussi.

Nous devons simplement commencer par le commencement. La transformation du sport béninois en sport professionnel nécessite une approche plus créative qui permettra d’assurer une optimisation des ressources financières et humaines, en adéquation avec les moyens de la société et de ses citoyens. Le développement durable du sport dans une société ne peut reposer sur le succès de quelques clubs bien lotis, surtout dans des systèmes sociaux déjà fortement inégalitaires où tout est à construire.

A propos des infrastructures

Concernant les vingt-deux complexes sportifs construits — ce qui est remarquable — nous avons noté la prévalence de deux modèles de gestion :  par une société sportive ou par les municipalités qui les abritent. L’absence de désherbage et la présence de la terre de barre sont symptomatiques d’une plausible absence de responsabilité, d’insuffisance de budget, d’intérêt et de déficit de culture de l’entretien du bien commun, ou de négligence. Ces problèmes existaient déjà à notre époque, depuis 1970 au moins, ce qui est désolant.

Les nombreux stades se dégraderont très vite car, semble-t-il, les provisions et les allocations budgétaires et en ressources humaines nécessaires pour leur exploitation et entretien au quotidien n’ont pas été intégrés au projet à sa conception.

Il est devenu très urgent de créer un département de gestion de l’entretien des installations sportives avec des budgets et des compétences appropriées. Ce département encadrerait les unités individuelles en place sur chaque installation. Une plus large réflexion et des actions audacieuses sont nécessaires pour que ce patrimoine ne parte pas en flammes ou ne soit sous-utilisé.

Les centres de formation de Ndali et de Miserete ne suffisent pas. Ils seront utiles pour les équipes nationales, ou des formations nationales ou internationales. De par leurs couts et leur capacité, la multiplication de tels centres n’est pas viable et envisageable. Des modèles de formation à moindre coût dans les départements pouvant être mis en place à l’échelle du pays sont à imaginer.

L’infrastructure pour l’évènementiel sportif que sont les grands stades et les arènes est le plus visible, admiré et tapageur. Néanmoins, il est couteux et limité, et son utilisation reste épisodique. Par contre, l’’infrastructure de la pratique quotidienne du sport, qui devrait être le très accessible aux utilisateurs (grand nombre, coûts faibles, et proximité) est urgent et vital.

Nous souhaitons que les plans et projets sur les infrastructures incluent les aires de jeux dans les quartiers proches de ceux qui veulent pratiquer du sport, et surtout dans les écoles. C’est un ingrédient majeur de la quête de résultats: porter le sport au peuple, là où il se trouve et le mettre à leur portée financièrement. Sans une base de centaines de milliers de pratiquants, le sport d’élite devient une chimère au sommet d’une pyramide avec une base étroite et fragile, avec des clubs et équipes nationales peu ancrés dans les communautés, la vie nationale et la culture du pays. Nos populations ont besoin de sport, pas pour des objectifs nationalistes, mais pour leur santé, pour bien vivre, pour leur bonheur quotidien,  et pour mieux vivre ensemble. Pour ce faire, il faut une réflexion profonde basée sur les questions suivantes, avant même de construire : Quel type d’infrastructures ? Où et pour qui les construire ? Comment financer l’entretien et la rénovation à long terme ? Comment les exploiter ?

A propos de talents, performance et résultats.

Les “talents” ne naissent pas ; Ils se forment. Pour nous qui avons pratiqué le sport longtemps, même si certains de nos camarades étaient doués, ils n’ont pas nécessairement fait carrière. Certains sont devenus performants à la longue, par le travail et la persévérance. D’autres sont devenus médiocres. Et ceci pour des raisons autres que leurs “talents ». Détecter des “talents” correspond à la logique extractive de la NBA (National Basket Association) et des clubs européens qui vont “puiser” des sportifs dans des viviers nationaux de formation structurés et riches de nombreux pratiquants. Ils « découvrent » et extraient   des « talents », comme des matières premières, et les transforment en fonds de commerce, ventes et reventes. Former et transformer nos sportifs et plus particulièrement nos footballeurs nous-mêmes en ajoutant une plus-value à l’économie de notre sport, constituent des priorités qu’il est suicidaire d’ignorer.

Donc, pour des performances constantes et des résultats exceptionnels, il faut créer des conditions d’épanouissement pour tous, et voir émerger de très bons joueurs sur la durée, et des équipes nationales exceptionnelles, à partir des centaines de milliers de jeunes sportifs. Une équipe exceptionnelle n’arrive en réalité que sur une ou deux générations.

Pas une mauvaise idée de développer le football, mais c’est aussi la discipline dans laquelle les lauriers (Coupes d’Afrique) n’arriveront pas vite et seront rares. La gloire peut arriver par le football féminin et le sport féminin en général, de même que le volley-ball, les courses en athlétisme, le handball, qui sont des sports qui ne demandent pas des investissements aussi énormes. La Chine s’impose en tennis de table, Cuba en boxe et la petite Jamaïque en sprint. Aux Etats-Unis, le sport féminin a pris un grand essor lorsque la loi (Title 9[i]) a obligé tous les établissements scolaires et universitaires publiques à donner un accès et des récompenses équitables aux hommes et femmes.

Le président a mentionné les liens entre le sport et les communautés. Renforcer ces liens entre les communautés, leur identité et les équipes même professionnelles est, à notre avis, une nécessité sociale et économique pour obtenir des résultats sur la durée. Il faudrait réfléchir à comment y arriver.

Conclusion

La rencontre avec le président Talon, son ministre des Sports et quelques parties prenantes, aurait dû inclure les joueurs et joueuses. Elle a révélé des préoccupations légitimes, mais aussi une absence de réflexions sur des aspects fondamentaux au développement du sport. L’accent n’a pas été mis sur la formation et le développement des capacités humaines et des disciplines elles-mêmes, pour un sport fonctionnel, équitable et performant. Les systèmes de formation structurés, cohérents et bien articulés constituent la colonne vertébrale du développement du sport qu’alimentent à leur tour un financement judicieux et des infrastructures bien calibrées.

Le Bénin est engagé dans un processus développement de son sport ambitieux et louable dont le succès et la durabilité dépendront de sa capacité à s’adapter à son propre environnement, à ses capacités et aussi à l’investissement en qualité et en quantité de toutes sortes de ressources humaines. Évaluer, réévaluer et encourager la remise en question de pratiques et  approches défaillantes s’avéreront  indispensables pour le succès de cette aventure complexe de longue haleine. La FIFA et son formateur anglais sur une très courte durée de 4 mois, la Fédération Française de Volley-ball, et la NBA ont des appoints techniques mais n’ont pas les solutions multi-dimensionnelles à notre volleyball et basketball. Le président Talon a raison d’être “jaloux, très jaloux” car “ce sont les mêmes qui portent le flambeau depuis si longtemps.” Comme nous, il sera jaloux pendant longtemps. Ce n’est pas une affaire de moyens et financements principalement. Le sport présente à nous tous un défi majeur d’intelligence, de créativité et de vision à long-terme, car notre contexte est très spécifique. Saurons-nous le relever? Il s’agit de l’imaginer.

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* Gérard fut international et capitaine de l’équipe nationale de basket-ball du Bénin, joueur professionnel en RCI (AUC et ASEC) et en Belgique, entraîneur d’une équipe de division II et III de basket-ball féminin (Union Féminin Quaregnon) et entraîneur-adjoint d’une équipe professionnelle masculine en Belgique (Union Mons Hainaut). Il a écrit une thèse de doctorat sur les médias et le football en Afrique, et a enseigné, travaillé et publié sur le sport toute sa carrière.

Simon a joué à l’Asso de Porto-Novo et fut sélectionné dans l’équipe nationale scolaire et universitaire, et a publié des articles et fait des présentations sur le sport en Afrique.

[i] Le titre IX est le nom le plus couramment utilisé pour la loi fédérale sur les droits civils aux États-Unis qui a été promulguée dans le cadre (titre IX) des amendements sur l’éducation de 1972. Il interdit la discrimination fondée sur le sexe dans toute école ou tout autre programme d’éducation qui reçoit financement du gouvernement fédéral.